Archéologues ou archéologie ?

A force de côtoyer les mystères de l’archéologie — sujets qui, par définition, ne sont pas les plus faciles à traiter —, on en arriverait parfois à douter. A douter de son objectivité, de son jugement, de sa bonne santé mentale peut-être. Et si, finalement, nous n’étions que de doux rêveurs, comme l’affirment les détracteurs des théories que nous défendons ? Et si, par exemple, l’horloge d’Anticythère n’était qu’un bricolage sans utilité ? Et si l’objet d’Ishango n’était qu’un banal bâton de commandement vaguement décoré ? Et pourquoi Glozel ne serait-il pas, en fin de compte, l’œuvre d’un faussaire à la fois génial, ignorant et prolifique, comme beaucoup l’ont prétendu ? Et Stonehenge, un banal temple rituel druidique ou même (concession extrême) préceltique, à usage agricole et guère plus ancien que -2200 ? Tout compte fait, ce serait diablement plus facile pour tout le monde ; et tellement confortable ! Oui mais voilà : confirmant ce que nous écrivions dès le premier numéro de Kadath en 1973, l’horloge d’Anticythère est à présent officiellement reconnue comme un calculateur astronomique d’une complexité étonnante ; le bâton d’Ishango, préconisé déjà comme tel dans nos numéros 56 (1984 !) et 98 (2003), est aujourd’hui qualifié par les scientifiques les plus sérieux d’ “objet mathématique préhistorique” ; quant à Glozel, un de nos chevaux de bataille depuis 1974, il a été authentifié, même si ses origines demeurent un mystère ; Stonehenge pour sa part remonterait à -3100 au moins, et est lui-même détrôné par Goseck en Allemagne (-4900), où l’on observe dans le talus deux passages orientés sur les solstices, préoccupations déjà astronomiques que des bagarres homériques entre archéologues refusaient à Stonehenge dans le années 60 et 70. Même l’Atlantide, l’archétype des mystères des civilisations disparues, quitte à petits pas discrets le domaine de la pure légende, grâce à des découvertes périodiques dans des domaines où parfois, on ne l’attendrait pas, tel ce “trou noir” récemment localisé au milieu de l’océan Atlantique ; en fait, un immense cratère de trois à quatre kilomètres de diamètre, qui pourrait être la trace d’un gigantesque cataclysme survenu en des temps préhistoriques.

Mais le plus bel exemple récent de ces théories considérées au départ avec un souverain mépris par les pontes de l’archéologie est sans doute “l’affaire des pyramides en béton”. L’a-t-on assez raillée, cette idée un peu folle due à Joseph Davidovits, un chimiste français qui s’était permis de chasser sur les terres de l’égyptologie ! En d’autres temps, heureusement révolus, on aurait branché ce maraud à l’arbre de la connaissance le plus proche. Là aussi, nous avions pris position, consacrant dans notre numéro 91 un dossier critique à cette affaire et la considérant avec l’intérêt qu’à notre avis elle méritait. Mais comme bien souvent, nous nous étions du même coup retrouvés dans le clan des minoritaires, de ceux qui refusaient de jeter le cas Davidovits aux oubliettes… Or aujourd’hui, dix-neuf ans après la sortie du livre de Davidovits «The Pyramids, An Enigma Solved » (un titre qui, à lui seul, ne pouvait qu’indisposer le monde de l’égyptologie), bien des choses ont changé puisque le “tout béton” est devenu une idée à la mode dans les milieux les plus fréquentables. Des revues comme Science et Vie n’hésitent pas à consacrer des dossiers aux pierres moulées, de très sérieuses manifestations sont organisées dans des lieux prestigieux. Ainsi ce colloque, qui s’est déroulé en janvier 2007 au Palais de la Découverte à Paris. Joseph Davidovits a pu y exposer sa théorie et la confronter à d’autres hypothèses moins révolutionnaires. Il n’a certes pas fait l’unanimité autour de ses pierres en béton, mais il a maintenant voix au chapitre, au même titre qu’un Pierre Crozat, défenseur d’une plus conventionnelle méthode de pose de blocs issus d’une carrière ou d’un Jean-Pierre Petit, promoteur de la théorie d’une rampe hélicoïdale intégrée à la structure. Néanmoins, on peut déplorer — et à vrai dire je m’en attriste toujours autant — que certains se croient obligés de persister dans leur refus d’accorder tout crédit à l’hypothèse de Davidovits, et ce pour des motifs qui n’ont plus rien de scientifiques. Ainsi Jean-Pierre Adam, architecte et archéologue renommé (et accessoirement un des meilleurs ennemis de Kadath, on s’en serait douté), a cru bon de déclarer au cours du débat qu’il rejetait cette théorie parce qu’elle “ruinait les travaux de générations d’égyptologues”. Argument pour qui n’en a pas d’autres ; position de principe pour qui refuse la remise en question. Attitude qui valut tant d’ennuis à Antonin Morlet et Emile Fradin, les découvreurs de Glozel. Il faut certes respecter le travail réalisé par les générations passées, mais rien ne doit nous empêcher de remettre leurs théories en cause lorsque les faits nous le suggèrent. C’est bien l’archéologie qui est importante… et pas les archéologues.


                                                                                                                                                                                        «Et hop ! En v’la un autre... »

Jacques Gossart

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